L'apprentissage de la violence

Source : Evolute Conseil
    "La violence n'est pas un jeu ; la violence n'est pas amusante ; la violence n'est pas une forme d'entraînement sportif ; la violence tue."
Dave Grossman.

    Dave Grossman est psychologue, lieutenant-colonel à la retraite de l'armée américaine, spécialiste militaire du conditionnement psychologique nécessaire à l'acte de tuer : la "killologie". Il est également professeur émérite de psychologie de l'Université d'Etat de l'Arkansas et dirige, à Jonesboro, le Killology Research Group. Il est l'auteur de nombreux livres qui font référence sur la violence et notamment sa banalisation auprès des enfants dans les médias.
    Le texte de Dave Grossman :
    Je suis né à Jonesboro, Arkansas, mais je passe mon temps à voyager autour du monde pour enseigner à des médecins, des policiers et même des militaires, ce qu'est la guerre et ce que tuer veut vraiment dire. J'ai beau être un expert international ès "science de tuer", j'ai été atterré comme n'importe qui, le 24 mars 1998, lorsque deux garçons de 11 et 13 ans ont massacré, dans ma propre ville, quatre écolières et une enseignante, et blessé dix autres élèves.
    Avant de prendre ma retraite militaire, j'étais officier d'infanterie et psychologue. J'ai passé près d'un quart de siècle à étudier comment tuer les gens. Les soldats américains sont très bons à ce jeu-là. Pourtant, tuer son prochain n'est pas un geste naturel. On doit apprendre à le faire.
    La thèse que je défends ici est que nous conditionnons nos enfants à tuer de la même manière que l'armée conditionne ses soldats à tuer. J'éclairerai ce propos de mon expérience militaire.
    Lorsque des animaux à bois ou à cornes se battent, ils entrechoquent leurs têtes mais évitent de se blesser mutuellement. En revanche, lorsqu'ils se battent avec des indivi­dus d'autres espèces, ils s'en prennent à leurs flancs pour tenter de les étriper et de les saigner. Les piranhas plantent leurs dents dans tout ce qui se présente, en revanche ils se battent entre eux à coups de queue. Les serpents à sonnette mordent toutes les espèces étrangères, mais se battent entre eux au corps à corps.
    Il en va de même pour les êtres humains. Lorsque la colère ou la peur les submerge, à moins qu'ils ne soient sociopathes, ils se retiennent de tuer leurs semblables. C'est pourquoi ils se battent en faisant beaucoup de cinéma, en produisant des bruits effrayants, en prenant de grands airs, en es­sayant de s'intimider mutuellement jusqu'à ce que l'une des parties fuie ou se soumette... A vrai dire, les batailles de l'Antiquité n'étaient guère que des jeux de pousse-toi delà que je m'y mette. Les massacres, s'il y en avait, ne se produisaient que lorsqu'une des parties fuyait et était frappée dans le dos.
    A l'époque moderne, le taux d'usage des armes à feu sur le champ de bataille a commencé par être incroyablement bas. Patty Griffith démontre, dans The Battle Tactics of the American Civil War, qu'un régiment de la Guerre civile américaine avait la capacité théorique de tuer, à chaque minute, de cinq cents à mille adversaires, mais qu'il n'en tuait, dans la réalité, qu'un ou deux. Après la bataille de Gettysburg, on put constater que 90 pour cent des 27000 mousquets pris sur les soldats morts ou mourants étaient encore chargés, ce qui veut dire que le soldat moyen chargeait son arme, épaulait, mais au moment de vérité ne par­venait pas à tirer pour tuer. Même parmi ceux qui tiraient, la plupart visaient au-dessus de la tête de l'ennemi.
    Durant la Seconde Guerre mondiale, le bri­gadier-général S.L.A. Marshall confiait à une équipe de chercheurs la mission d'interroger les soldats sur ce qu'ils avaient réellement fait pendant les combats. L'équipe découvrit que lorsqu'ils avaient un adversaire en ligne de mire, seuls 15 à 20 pour cents des fusiliers tiraient vraiment. Seul un petit pourcentage des soldats était donc naturellement capable de tuer quand bien même la plupart d'entre eux étaient prêts à mourir pour leur patrie.
    Des fusiliers dont le taux de tir est de 15 pour cent ne valaient pas mieux que des bibliothécaires dont 15 pour cent seulement sauraient lire. Lorsque l'armée prit conscience de ce "problème", elle s'y attaqua systématiquement. Avec succès, puisque le taux de tir est monté à 55 pour cent durant la guerre de Corée, et à plus de 90 pour cent durant la guerre du Vietnam.
    Les méthodes mises au point par l'armée sont la brutalisation des soldats, leur mise en condition classique, leur mise en condition opératoire, et l'usage de modèles.
    La brutalisation et la désensibilisation sont les méthodes privilégiées des boot camps, camps destinés à "dégrossir" les jeunes recrues. Dès l'instant qu'elles descendent du bus, les recrues sont malmenées physiquement et verbalement. On les contraint à des "pompes" sans fin, à des heures de garde-à-vous, à des courses innombrables avec paquetage complet, toujours sous les hurlements de sergents professionnels. On leur rase la tête, on les rassemble toutes nues, on leur colle sur le dos le même uniforme, on leur fait perdre leur personnalité. Cette brutalisation vise à casser leurs habitudes et leurs normes, à leur injecter un nouveau style de vie et à leur faire révérer de nouvelles valeurs : la destruction, la violence, la mort. Au bout du compte, les recrues perdent toute sensibilité à la violence, qu’elles acceptent comme un savoir faire normal, essentiel pour survivre dans le monde brutal qui est désormais le leur.
    Or, nos enfants subissent un traitement de désensibilisation à la violence très similaire. Pas à partir de l’âge de dix-huit ans, comme les recrues, mais de dix-huit mois, c’est-à-dire dès qu’ils sont capables de discerner ce qui se passe sur un écran de télévision et commencent à imiter certains mouvements qu’ils y voient. L’enfant ne commence toutefois à comprendre d’où vient cette action qu’à partir de l’âge de 6 ou 7 ans. Mais même là, s’il comprend ce que faire semblant veut dire, son degré de développement mental est encore insuffisant pour lui permettre de faire clairement la distinction entre la fiction et la réalité.
    Lorsque de jeunes enfants voient, à la télé, tuer, poignarder, violer, brutaliser, humilier ou assassiner, pour eux c’est comme si cela se produisait vraiment. Lorsqu’un gamin de trois, quatre ou cinq ans regarde un film et passe la première heure et demie à établir un rapport avec l’un des personnages, puis voit, dans les dernières 30 minutes, sans rien pouvoir faire, son nouvel ami poursuivi et assassiné sauvagement, cela équivaut, moralement et psychologiquement, à lui faire faire connaissance d’un petit camarade, à le laisser jouer longuement avec lui, puis à égorger son nouvel ami sous ses yeux. Les enfants, aujourd’hui, sont soumis à ce genre de brutalisation non pas une fois, mais des centaines de fois. On leur dit bien sûr: "C’est pour rire ! Regarde, c’est juste la télé." Les gamins hochent de la tête et répondent que c’est OK, mais la vérité est qu’ils ne sont pas encore capables de faire la différence.
    Dans son numéro du 10 juin 1992, le "Journal of the American Medical Association" a publié une étude épidémiologique décisive sur l’impact de la violence à la télé, qui compare des pays et des régions ethniquement et démographiquement similaires. Dans les uns la télévision n’existe pas encore, dans les autres elle est en place depuis longtemps. Le résultat est sans appel. Dans les pays ou régions avec télévision, on a observé, dès l’apparition du nouveau média, une explosion de violence sur les terrains de jeux pour enfants, puis, quinze ans plus tard, un doublement du nombre des meurtres. Pourquoi ce laps de 15 ans? Parce que c’est le temps qu’il faut à un enfant brutalisé à l’âge de 3 à 5 ans, pour atteindre "l’âge premier du crime".
    Le Journal concluait qu'"à long terme, l’exposition des enfants à la télévision est un facteur causal dans la moitié environ des homicides qui sont commis aux Etats-Unis, soit dans quelque 10 000 cas chaque année. " L’article concluait : "Si, par hypothèse, la télévision n’avait jamais été introduite aux Etats-Unis, ceux-ci connaîtraient chaque année 10 000 homicides de moins, 70 000 viols de moins, 700 000 agressions de moins." Le conditionnement classique est celui qui fait saliver les célèbres chiens de Pavlov chaque fois qu’ils entendent une cloche, parce qu’ils ont appris à en associer le tintement avec la mise à disposition de nourriture.
    Durant la Seconde Guerre mondiale, les Japonais étaient passés maîtres dans l’art de mettre leurs soldats en condition. Les officiers faisaient agenouiller des prisonniers chinois dans une fosse, les mains liées derrière le dos, puis sélectionnaient un certain nombre de leurs soldats, auxquels ils ordonnaient de descendre tuer "leur" prisonnier à coups de baïonnette. Les autres soldats, restés au bord de la fosse, étaient obligés de regarder et d’applaudir, ce qui les conditionnait à associer la notion de plaisir à la souffrance et à la mort d’un être humain. Après les exécutions, les soldats - spectateurs étaient d’ailleurs conviés à boire du saké, à manger un repas comme ils n’en avaient point fait depuis des mois, et à passer un peu de temps avec une "femme de réconfort".
    Au fil des années de guerre, les officiers japonais purent constater que cette technique était extraordinairement efficace pour donner aux soldats la capacité de commettre des atrocités. Alors que la mise en condition opératoire apprend aux soldats à tuer, la mise en condition classique est une technique, subtile mais puissante, qui leur apprend à aimer tuer.