Souvenir de Zhang Xichang : les négociations confidentielles et l'établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la France

Le Quotidien du Peuple en ligne, 2004-05-09.


    Le 27 janvier 1964, la Chine nouvelle et la Ve République française ont noué les rapports diplomatiques au niveau d'ambassadeurs. Il s'agissait d'une ''Explosion nucléaire diplomatique'' d'après certains médiats en Occident qui bouleversa la communauté internationale. C'était un grand succès de la diplomatie chinoise, aussi un chapitre brillant dans les annales des relations internationales de notre temps.
    Cet établissement est l'événement le plus émouvant que j'ai vécu durant ma carrière diplomatique. En tant que témoin direct de cet événement de portée historique, je voudrais bien apporter mon témoignage dans la mesure de mes souvenirs.
    Dès 1949, il y avait des contacts officiels ou officieux entre la Chine nouvelle et la République française, malgré l'absence de relations diplomatiques. Au milieu des années 50, il y eut quelques sondages officieux de la part des autorités françaises sur certains arrangements transitoires d'ordre économique, culturel ou consulaire. Cependant, avant 1963, aucun gouvernement, aucun homme politique français n'a pris de contact officiel ou officieux avec le gouvernement chinois en vue de la normalisation de nos relations, pour les raisons que vous connaissez mieux que moi.
    INVITE MYSTERIEUX A DIAOYUTAI
    Or, le 22 octobre 1963, un invité mystérieux arriva à Beijing, sans titre ni dignitaire officiel ni diplomate, qui hébergeait à la Résidence des honneurs d'Etat Diaoyuatai dans un beau quartier ouest de la capitale. Ce fut bien M. Edgar Faure (ancien président du Conseil des ministres de France) qui, désigné comme envoyé du Général de Gaulle, fondateur-Président de la V République, avait la mission de faire des marches visant à établir de relations diplomatiques avec la République populaire de Chine sous la direction du président Mao Zedong.
    En qualité de chargé du Service de France au Ministère chinois des Affaires étrangères, j'allais à la rencontre de M. Faure à la frontière entre le continent et Hongkong. Il était porteur d'une lettre manuscrite du Président de Gaulle. Au lieu d'écrire au gouvernement chinois que la France ne reconnaissait pas encore, le Général de Gaulle se contenta d'écrire à Edgar Faure lui-même, mais, en fait, le vrai destinataire était le gouvernement chinois. Cette lettre ''personnelle'', sans donner un mandat officiel à Faure, était destinée à l'investir des pouvoirs nécessaires pour entrer en négociation avec nos dirigeants au sujet de l'établissement de relations diplomatiques. Il s'agissait d'un émissaire très particulier dont la mission dépassait un simple sondage.
    LES NEGOCIATIONS
    Le Premier ministre Zhou Enlai qui prit personnellement l'affaire en main et le maréchal Chen Yi, vice-Premier ministre et ministre des affaires étrangères, menèrent six rounds de négociations avec Edgar Faure respectivement à Beijing et à Shanghai. J'ai eu le très grand honneur de participer à ces entretiens confidentiels.
    Les négociations se centraient notamment sur la question de savoir si le gouvernement français était disposé à reconnaître le gouvernement de la République populaire de Chine comme unique gouvernement légal représentant tout le peuple chinois, et à assumer les obligations correspondantes. Autrement dit, la clé des négociations résidait dans l'attitude à prendre vis-à-vis de la question de Taïwan.
    Dès le début, M. Edgar Faure prit les positions suivantes : c'est de son fait que la France n'a pas reconnu la République populaire de Chine, indépendamment de l'opinion d'autrui. Sur le plan pratique, au nom du Général de Gaulle, il avança trois formules :
     (1)Reconnaissance sans conditions. Le gouvernement français reconnaît officiellement le gouvernement de la République populaire de Chine, la partie chinoise donne son consentement.
     (2)Reconnaissance sous conditions. Le gouvernement français fait connaître son intention de reconnaître la Chine, la partie chinoise pose ses conditions pour l'accepter.
     (3)Reconnaissance différée. En attendant la normalisation, un système privilégié de relations d'ordre économique et culturel pourra être établi entre nos deux pays.
    M. Faure insista sur le fait que le Général de Gaulle donnait la préférence à la première solution et que la France ne reconnaissait qu'une seule Chine. Pourtant, il exprima l'espoir que le gouvernement chinois s'abstiendra de demander à la France de rompre au préalable avec Taïwan.
    De son côté, le Premier ministre Zhou Enlai avança les trois formules suivantes :
     (I) Un établissement complet de relations diplomatiques, c-à-d à l'échelon des ambassadeurs, comme c'est le cas de la Suisse et des pays scandinaves. Cela impliquait que la France rompra d'abord avec Taïwan pour nouer ensuite des relations diplomatiques avec nous.
     (II) Un établissement partiel de relations diplomatiques, donc au niveau des chargés d'affaires, comme c'était le cas de la Grande Bretagne. Ce serait désagréable pour les deux parties.
     (III) Une formule intermédiaire : les deux parties s'efforceront de créer les conditions pour établir le plus tôt possible, des relations diplomatiques. Pour commencer, l'installation d'une représentation commerciale non gouvernementale pourra être envisagée.
    Le Premier ministre Zhou donna les précisions suivantes: le gouvernement français est libre de son choix, mais la Chine préfère la première formule. Le gouvernement chinois est ferme dans son opposition à la création de ''deux Chine''. Il ne peut y avoir d'équivoque ou de malentendu là-dessus ; il n'est pas possible d'établir de relations diplomatiques au rang des ambassadeurs sans rompre avec Taïwan, sinon on ne peut que se contenter des échelons non officiels, tels qu'une représentation commerciale.
    M. Edgar Faure soutint pour sa part que le Général de Gaulle souhaitait établir sans délai des relations diplomatiques normales avec la Chine nouvelle, ne voulant absolument pas imiter la Grande-Bretagne; il n'avait pas non plus l'intention d'adopter la troisième formule. L'envoyé français dit et redit que le Général de Gaulle ne soutenait en aucune façon des activités visant à créer ''deux Chine'' ; la France appliquerait le droit international. Cependant, de part et d'autre, il ne pouvait être question de poser des conditions préalables.
    En outre, la France souhaitait conserver un consul de rang inférieur à Taïwan, après la normalisation de nos relations, pour la défense de ses intérêts. Sur ce point, le Premier ministre Zhou opposa un refus catégorique à M. Edgar Faure, en précisant que si la France imitait les Anglais, ce ne serait pas agréable pour nos deux pays. Finalement, Faure fut d'accord pour que la France s'engageait à retirer, après la reprise de nos relations, sa représentation et son personnel diplomatiques de Taïwan au moment où les autorités de l'île retireront les leurs.
    CONTRE LA THEORIE DES « DEUX CHINE » : UN ACCORD TACITE
    Dans tout ce qui précède, on voit bien où se trouve le noeud gordien. La Chine n'acceptait pas d'établir des relations diplomatiques au rang des ambassadeurs avec des pays qui n'avaient pas rompu avec les autorités de Taïwan. Or, le Général de Gaulle ne voulait pas prendre l'itérative de la rupture. Au fond, en préconisant la reconnaissance sans condition, la France cherchait à éviter de reconnaître ouvertement le gouvernement de la République populaire de Chine comme seul gouvernement légal représentant tout le peuple chinois et de prendre position contre la création de ''deux Chine''. Comme les deux parties persistaient dans leurs positions respectives, les négociations se trouvaient dans une impasse.
    Après trois jours de suspension, une nouvelle formule fut élaborée du côté chinois pour sortir les pourparlers de l'impasse. Compte tenu de la portée tout à fait exceptionnelle de l'établissement de relations diplomatiques entre nos deux pays et de la promesse réitérée par Edgar Faure au nom du Général de Gaulle de ne pas soutenir des activités tentant à créer ''deux Chine'', le gouvernement chinois a fait preuve de souplesse quant aux modalités de la normalisation, tout en persistant dans sa position de principe contre le concept de ''deux Chine''. La nouvelle formule consista à annoncer d'abord l'établissement de relations diplomatique entre la Chine et la France pour conduire ensuite, sous l'effet du droit international, à une rupture entre la France et les autorités de Taïwan, à condition que les deux parties parviennent à un accord tacite aux termes duquel la France reconnaissait le gouvernement de la République populaire de Chine comme seul gouvernement légal représentant tout le peuple chinois et prenait les engagements correspondants.
    Il est à souligner que la nouvelle formule marquait un tournant dans le déroulement des négociations.
    En effet, ayant bien étudié la demande française, le Premier ministre Zhou Et le Maréchal Chen rédigea un projet proposant l.établissement direct des relations''. Après avoir discuté avec d'autres dirigeant dont Liu Shaoqi et Deng Xiaoping, le Président Mao qui séjournait à Shanghai écrivit une directive approuvant le projet. J'accompagna M. Faure à se rendre à Shanghai. Quelques temps après l'arrivée, le Premier ministre Zhou me convoqua dans son bureau pour dicter trois points du projet chinois, lesquels que je traduisis en français furent transmis à M. Faure. Une fois qu'il lit la traduction, M. Faure qui n'était plus triste se dit que ce projet fut raisonnable et acceptable. Dès lors, les deux derniers rounds de négociations prirent bonne allure. Enfin, on mit sur pied un document très complet.
    Ce document se divise en deux parties: la première concernant la procédure et les modalités de l'établissement de relations diplomatiques; la seconde, l'accord tacite entre les deux gouvernements ; Edgar Faure le signa (mais ad référendum), en précisant qu'il appartiendrait en dernière analyse au Général de Gaulle de le rendre officiel. Du côté chinois, c'est Zhou Enlai qui signa. C'est ainsi que la mission d'Edgar Faure prit fin dans d'heureuses conditions. Le lendemain, le 2 novembre, l'audience accordée au couple Faure par le président Mao constitua une sorte de couronnement.
    LA PREPARATION DU COMMUNIQUE
    Après le retour d'Edgar Faure, le Président de Gaulle donna une suite positive à l'affaire et le document signé par les deux parties en Chine fut rendu officiel. Un contact fut établi entre l'ambassadeur de Chine à Berne Li Qingquan et Jacques de Beaumarchais, directeur d'Europe au Quai d'Orsay, pour mettre un point final à l'établissement de nos relations diplomatiques.
    Les entretiens concernaient surtout la forme que prendrait l'annonce et les termes du Communiqué conjoint. Une petite retouche a été faite à la procédure initialement convenue durant la mission d'Edgar Faure en Chine; au lieu d'échanger des notes consacrant respectivement la reconnaissance et l'acceptation de la reconnaissance, un communiqué conjoint mentionnant simplement la décision d'établir des relations diplomatiques et d'échanger des ambassadeurs serait publié simultanément dans les deux capitales. Cette légère modification avait pour avantage d'épargner à la France l' envoi, la première, d'une note pour reconnaître le gouvernement chinois. Un simple communiqué signait que, de part et d'autre, il n'y avait pas de demandeur. Les voeux du Général de Gaulle étaient ainsi comblés. Par ailleurs, la Chine consentit à rayer du communiqué les termes suivants : le gouvernement de la République populaire de Chine « en tant que seul gouvernement légal représentant tout le peuple chinois », car le gouvernement français avait de la difficulté à accepter ces termes et qu'au fond il ne soutenait pas les activités tendant à créer ''deux Chine''. Il fut entendu que la Chine se contenterait de faire une déclaration à part, pour réaffirmer sa position de principe dans l'esprit de l'accord tacite, sur laquelle la partie française observerait un silence approbateur.
    En ce qui l'échange d'ambassadeurs, la partie française exigea fermement dans le communiqué que « l'échange d'ambassadeur devra s'effectuer dans un délai de trois mois » car le Général de Gaulle craignait d'être passif sur le plan diplomatique si Taiwan n'acceptait de rompre ses relations avec la France. Nous acceptâmes d'écrire ce délai dans le communiqué conjoint. Ainsi, les deux parties parvinrent unanimement à un accord sur ce communiqué qui ne contenait que deux phrases, un rare exemple.
    LE DERNIER OBSTACLE SURMONTE
    Avant l'annonce du Communiqué conjoint, la partie chinois désigna son chargé d'affaire M. Song Zhiguang, directeur adjoint de la division générale d'Europe du Ministère des AE qui dirigerait une équipe en avance dont je faisais partie. Et la partie française nomma son chargé d'affaire Claude Chayet qui avait grandi à Beijing.
    Et après la publication de la décision sur l'établissement des relations diplomatiques entre la Chine nouvelle et la France, la mission du Guomindang à Paris ne voulait pas partir. Le 30 janvier, en recevant une délégation du Groupe France-Chine à l'Assemblée nationale, le Président Mao Zedong émit à la partie française un message fort clair : Si la France ne réglait pas biens ses liens avec Taiwan, « nous n'accepterions pas votre ambassadeur, nous ne pourrions non plus envoyer le nôtre chez vous ». Comme le Premier ministre Zhou Enlai était en tournée en Afrique, le vice-premier Deng Xiaoping qui assumait l'intérim reçut M. Song et moi nous recommandant d'intensifier la lutte pour ''chasser la mission de Tchiang Kaichek''. De son côté, la France voulut que notre chargé d'affaire se rendrait vite à Paris afin d'évincer le représentant de Taiwan.
    Le Général de Gaulle respectait ses engagements et agissait en vertu de l'accord à trois points. Il recommanda le Premier ministre Georges Pompidou et le ministre des AE Couve de Murville de bien régler le problème de Taiwan, en soulignant qu'il n'y ait qu'une seule Chine... et que la France avait raison de ne pas reconnaître le statut diplomatique de la représentation de Taipei.
    Le 10 janvier, le gouvernement français informa officiellement le ''délégué diplomatique'' de Taiwan que dès l'arrivée à Paris des diplomates de Beijing, la mission de Taiwan perdra sa raison d'être là. Le même jour, malgré que les Etats-Unis eussent demandé à Tchiang Kaichek de ne pas rompre ses relations avec la France, les autorités taiwanaises furent obligé de le faire et de retirer leur mission et personnels diplomatiques. Pour sa part, la France annonça qu'elle retirera sa mission et ses diplomates de Taiwan. Ainsi le dernier obstacle fut surmonté. D'après la demande française sur la réciprocité, les deux chargés qui dirigeaient une équipe de 5 autres membres furent arrivés à Beijing et à Paris en même temps le 23 février 1964.
    Chose ordinaire devint extraordinaire. Le chargé d'affaire Song Zhiguang fut l'objet d'un accueil chaleureux au-delà de prévisions, surtout par plusieurs centaines de journalistes et caméramans. Voilà un effet bouleversant de l'établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la France.
    Le 27 mai et le 2 juin 1964, on a vu arriver respectivement à Beijing et à Paris les premiers ambassadeurs M.Lucien Peye et le général Huang Zhen. Ainsi ont pris fin avec succès le processus de nouer les rapports au niveau d'ambassadeurs entre nos deux pays.
    Bref, l'établissement de relations diplomatiques entre la Chine et la France constitue une réussite grandiose de notre diplomatie depuis l'avènement de la Chine nouvelle en 1949. Cela a contribué à percer le blocus et l'encerclement de la Chine par les Etats-Unis et les forces anti-chinoises et à favoriser l'opposition au monopole des affaires mondiales par les deux superpuissances. C'est une démarche considérable d'ouvrir les rapports avec les pays industrialisés et exerce une influence profonde et durable dans l'arène internationale.
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