Le Marché de l'angoisse - extrait et autorisation

LES ARMES NUCLEAIRES NE CHOISISSENT PAS  

Le risque de conflit nucléaire susceptible de signifier la disparation en quelques secondes de toute vie à la surface du globe crée, lui aussi, un marché de plusieurs milliards de dollars. Malheureusement, ces sommes astronomiques ne sont pas dépensées pour anéantir les armes disponibles ou les rendre inopérantes, mais au contraire pour accroître sans cesse la puissance et la portée des engins de mort. Tout se passe comme si l’homme, pour se rassurer, augmentait encore la probabilité de son autodestruction. Les dépenses militaires représentent, en réalité, un marché très particulier, car ceux qui en décident appartiennent aux sphères les plus élevées du Pouvoir: nul chef d’Etat n’a jamais demandé par référendum à ceux qui l’ont choisi de se prononcer pour ou contre la construction des armes atomiques. li s’agit donc d’un marché passé par délégation. Une chose, en tout cas, est certaine: l’angoisse des dirigeants, en matière nucléaire, est essentiellement l’angoisse d’avoir à utiliser ou non des possibilités énormes de destruction. Renforcer sans arrêt les moyens mis en oeuvre par une éventuelle prise de décision élève fatalement le niveau auquel la décision doit être prise. C’est une méthode comme une autre de se rassurer, mais ce n’est pas rassurant pour le commun des mortels.

Pour régner, tout technocrate doit faire semblant de prévoir. Les penseurs de notre temps, donc le comportement rappelle, par bien des côtés, celui des technocrates, sont en général d’accord pour prophétiser la mort de l’homme. Il n’est pas impossible, même, qu’il s’en réjouit, ne serait-ce que par plaisir d’être, pour une fois, en avance sur leur temps. Intellectuellement prévisible, la disparition de l’humanité ne deviendra inéluctable à brève échéance que si les hommes continuent à ne pas se soucier des seules choses qui influent sur le sort de leur espèce. En ce domaine, l’absence d’angoi5se peut devenir mortelle.

Le Marché de l'angoisse, Henri Pradal, Editions du Seuil, 1977 - extrait et autorisation